Nathalie Charrié

Sculpteur céramiste

Nathalie Charrié, une voie vers l’étrange désordre de la création.

Habituel, ce désordre ? Il commence par des chaussettes volontairement mal appariées ! Nathalie Charrié n’aime apparemment pas les ordonnances simplifiées. Les chaussettes, dépareillées ou pas, sont faites pour les pieds. Comme les chaussures. Erreur. Les chaussures sont faites pour les cous des autruches. Les cous et non les pattes. Ce serait bien trop simple ! Et c’est bien la tête que l’autruche cache en terre pour s’absoudre de l’inopportun ? Et c’est bien la tête – le cerveau – qui commande la marche. Pourquoi donc s’encombrer d’un corps et des pattes ! Et ceci est une chaussure pour autruche ! Il y a du Magritte dans ce qui devient alors une affirmation. Comme dans toute sa jeune œuvre.

À cheval sur le regard surréaliste, la dérision dadaïste et le trait de Jérôme Bosch, (je pense aux “Mendiants”, dessin à la plume présenté à Vienne, à l’Albertina), celui aussi de Dürer quand ce dernier retient un lièvre ou un rhinocéros. Le rhinocéros de Nathalie Charrié en est proche, bien plus que de celui rutilant de Xavier Veilhan. Nathalie Charrié traite d’abord au dessin, qu’elle manie avec une belle dextérité, les fondements de l’œuvre à venir. C’est à partir du trait que s’élabore la sculpture. Son carnet note au crayon son inspiration plurielle, monstres, dragons, gorgones, sorcières, hybrides issus de copulations hasardeuses ou, comme elle le dit elle-même “nés d’un croisement hypothétique de la nature avec nos comportements humains”…

Puis la main dictée par cette inspiration factieuse va créer l’irrémédiable et l’impromptu. Un oiseau-main, des serres crispées sur une proie invisible sorties d’un film de science-fiction, une accumulation de monstres, armée de cul jattes ou de culbutos, et ces œufs collés d’où émergent des têtes hideuses d’oiseaux, comme un déni de maternité.

Comme les reliefs-monstres de Dorothéa Tanning sortant des murs (Chambre 202, Hôtel du Pavot,1970), Nathalie Charrié fait jaillir le devant d’un lièvre. Ce pourrait être un trophée de chasse, il s’agit bien plutôt là de l’hypertrophie terrifiante d’un cauchemar d’enfant. Ce cauchemar devient adulte quand le robinet coule des gouttes de poissons… et qu’une cage empêche toute main de l’atteindre et de le fermer. Ainsi va la vie et son désordre quand Nathalie Charrié les sculpte. Et même quand sa main devient légère et que ses motifs se parent des plus belles plumes, c’est un crash – l’oiseau en chute libre, planté par son bec – qu’elle retient. Comme si l’espoir n’existait pas.

Peut-on croire que cette jeune femme au physique à la Vermeer puisse mettre à jour – en forme – nos phantasmes les plus enfouis. Sans doute porte-t-elle ainsi et à sa manière témoignage des terreurs secrètes, des erreurs génétiques, des artifices de la pensée. Pour Baudelaire, l’imagination crée un monde nouveau. Il est bien réel chez Nathalie, cet imaginaire. Pour ce faire, elle a choisi de marier les matériaux, la céramique, le bois, le fer… Ces alliages sont audace car, au delà de l’imagination créatrice, ils nécessitent un savoir faire et une belle pratique des assemblages.

C’est une forte rencontre que celle de cette artiste et de son œuvre. Il ne s’agit pas de la manquer. N’oubliez pas son nom, Nathalie Charrié.

Texte de Philippe Bidaine, Directeur honoraire des Éditions du Centre Pompidou, observateur attentif de la création contemporaine, auteur, entre autres, de “l’Art contemporain” aux Editions Scala – 2011.)